Cameroun

Port de Douala: Bras de fer au sommet de l'Etat pour le contrat de Scanning

Port de Douala: Bras de fer au sommet de l'Etat pour le contrat de Scanning

Ce qui devait relever d’une décision technique sur la modernisation du contrôle des marchandises s’est mué en bras de fer politique au sommet de l’État camerounais. L’attribution du contrat de scanning au port autonome de Douala-Bonabéri, principal poumon économique du pays, oppose désormais des centres de décision concurrents, révélant une fois encore les mécanismes réels du pouvoir à Yaoundé.

Au cœur de la controverse : la remise en cause du contrat historiquement attribué à la Société Générale de Surveillance (SGS) et son remplacement par un opérateur local, Transatlantic D SA, dans le cadre d’une concession de longue durée. Une décision portée par l’Autorité portuaire de Douala, mais aussitôt contestée par d’autres composantes de l’exécutif, au premier rang desquelles le Premier ministre et le ministère des Finances.

Un contrat stratégique devenu explosif

Le scanning des conteneurs n’est pas un simple outil de contrôle. Il conditionne la sécurisation des flux commerciaux, la collecte des recettes douanières et la lutte contre la fraude, dans un port par lequel transite l’essentiel du commerce extérieur camerounais. Depuis près d’une décennie, cette mission était assurée par SGS, dans le cadre d’un contrat liant l’entreprise à l’État camerounais.

Début 2026, la décision de confier cette activité à Transatlantic D SA, présentée comme un acte de souveraineté économique et de promotion du contenu local, a été suivie d’une mise en œuvre immédiate sur le terrain. Mais presque simultanément, des instructions contraires ont émergé au sommet de l’État, révélant une désunion inhabituelle entre institutions théoriquement alignées.

Le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, a publiquement rappelé que seul l’État central pouvait modifier ou rompre un contrat de cette nature, tandis que le ministre des Finances a alerté sur les risques juridiques et financiers d’une rupture unilatérale, susceptible d’ouvrir la voie à un contentieux international coûteux.

Une crise qui dépasse le port

Si l’affaire du scanning concentre aujourd’hui l’attention, elle s’inscrit dans une logique bien connue au Cameroun : lorsque des intérêts économiques majeurs sont en jeu, les conflits se déplacent rapidement du terrain administratif vers le sommet politique, où s’affrontent réseaux d’influence, logiques de souveraineté et impératifs de stabilité.

Ce scénario n’est pas inédit. En 2019, la décision de mettre fin à la concession de Bolloré Africa Logistics au terminal à conteneurs du port de Douala avait déjà opposé différentes factions du pouvoir. Là aussi, l’argument de la souveraineté économique s’était heurté aux craintes de contentieux et de perte de crédibilité internationale. Le dossier s’était finalement réglé par une validation politique implicite de la présidence, suivie d’un long bras de fer judiciaire hors du pays — illustrant une constante : la décision précède souvent l’évaluation des conséquences.

Autre précédent révélateur : la reconstruction de la raffinerie nationale SONARA, après l’incendie de 2019. Les divergences entre le ministère des Finances, favorable à des procédures encadrées, et d’autres cercles du pouvoir, partisans de marchés de gré à gré rapides, avaient été tranchées par un arbitrage présidentiel silencieux, imposant des choix stratégiques sans débat public réel.

Même dynamique autour du port en eau profonde de Kribi, où les tensions entre partenaires étrangers et administrations camerounaises ont donné lieu à des réajustements successifs des concessions, toujours décidés en dernier ressort par le sommet de l’État, sans reconnaissance formelle des luttes internes.

Ce que l’affaire du scanning révèle du système camerounais

Ces précédents éclairent le conflit actuel : au Cameroun, les désaccords majeurs ne se règlent ni durablement par la voie judiciaire, ni par l’arbitrage collégial du gouvernement. Ils suivent un schéma récurrent : des instructions contradictoires, une phase de flou institutionnel, puis une décision finale du président Paul Biya, souvent implicite, qui s’impose à tous les acteurs.

Dans ce système hyperprésidentialisé, la légalité formelle compte, mais elle reste subordonnée à l’équilibre politique et à la gestion des loyautés internes. Le bras de fer autour du scanning de Douala ne fait donc pas figure d’exception, mais de révélation : celle d’un État où les marchés stratégiques sont aussi des instruments de pouvoir.

Un dénouement prévisible, des conséquences durables

À court terme, le plus probable n’est ni une annulation judiciaire rapide ni une médiation gouvernementale formelle, mais un arbitrage venu du palais présidentiel d’Etoudi, mettant fin au débat sans nécessairement clarifier les règles. À moyen terme, en revanche, les conséquences pourraient être plus lourdes : contentieux internationaux, méfiance des investisseurs, et affaiblissement de la lisibilité institutionnelle.

Comme souvent au Cameroun, l’enjeu dépasse le contrat lui-même. Il pose une question centrale : qui décide réellement lorsque les intérêts économiques et politiques se croisent au sommet de l’État ? Et à quel prix pour la gouvernance et la crédibilité du pays ?


Loïc KETCHOUANG,publié le 30 janvier 2026

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