Seirra Leone
En Sierra Leone, les excuses du président ravivent la mémoire d’une guerre dont les victimes attendent encore justice

Plus de vingt ans après la fin de la guerre civile, les mots du chef de l’État ont réveillé des souvenirs enfouis — et posé une question centrale : que reste-t-il à réparer ?
Lorsque le président sierra-léonais a présenté, la semaine dernière, des excuses officielles aux victimes de la guerre civile, la cérémonie s’est déroulée dans un silence lourd. Parmi l’assistance, des survivants aux membres amputés, des veuves, mais aussi d’anciens enfants soldats, aujourd’hui adultes, portaient les traces visibles et invisibles d’un conflit que le pays n’a jamais totalement digéré.
« Nous avons survécu, mais nous n’avons jamais guéri », confie Mariama Kamara, 42 ans, dont le père a été tué lors d’une attaque rebelle en 1998. « Entendre un président reconnaître ce que nous avons vécu, c’est important. Mais cela arrive très tard. »
Entre 1991 et 2002, la guerre civile a plongé la Sierra Leone dans l’un des conflits les plus brutaux de l’Afrique contemporaine. Les massacres de civils, les mutilations systématiques et l’enrôlement massif d’enfants ont profondément marqué le pays.
Les enfants soldats, une génération sacrifiée
Ils étaient des milliers. Arrachés à leurs familles, drogués, armés, forcés de tuer. Aujourd’hui, les anciens enfants soldats ont grandi, mais la guerre ne les a jamais quittés.
Joseph, 35 ans, se souvient avoir été enrôlé à l’âge de 11 ans par les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF). « On nous disait que tuer était normal. Après la guerre, on nous a rendus à la société sans vraiment nous expliquer comment redevenir humains. »
Si des programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion ont été mis en place après le conflit, beaucoup d’anciens enfants soldats estiment avoir été abandonnés trop tôt, sans accompagnement psychologique durable ni perspectives économiques. Certains vivent aujourd’hui dans une grande précarité, marginalisés par des communautés qui peinent encore à les considérer comme des victimes plutôt que comme des bourreaux.
Les excuses présidentielles ont rouvert une plaie sensible. « C’est la première fois que j’entends un chef d’État dire que ce que nous avons vécu était une faute de l’État », explique Joseph. « Mais personne ne nous a encore dit comment réparer cela. »
Les responsables jugés… mais pas tous
La Sierra Leone fait figure d’exception relative en Afrique de l’Ouest pour avoir mis en place, avec l’appui de l’ONU, un Tribunal spécial chargé de juger les principaux responsables du conflit. Plusieurs chefs rebelles et figures militaires ont été condamnés, dont Charles Taylor, l’ancien président du Liberia, reconnu coupable pour son rôle dans l’alimentation de la guerre.
Mais cette justice est restée sélective. De nombreux commandants locaux, responsables directs d’exactions, n’ont jamais été poursuivis. Certains ont été réintégrés dans la vie civile, voire dans des structures de pouvoir local.
Pour les victimes, ce sentiment d’inachèvement est profond. « Certains hommes qui ont détruit nos villages vivent aujourd’hui librement, parfois à côté de nous », raconte un ancien chef communautaire du district de Kailahun. « La justice s’est arrêtée trop haut. »
Des excuses qui ravivent autant qu’elles apaisent
Le discours présidentiel reconnaît explicitement les manquements de l’État, un geste rare dans une région où la mémoire des conflits est souvent évitée au nom de la stabilité. Mais cette reconnaissance réactive aussi des attentes longtemps contenues.
Les associations de victimes réclament désormais des mesures concrètes : indemnisation, accès aux soins psychologiques, programmes de soutien économique et reconnaissance officielle des anciens enfants soldats comme victimes à part entière.
« Les mots comptent, mais ils doivent être suivis d’actes », insiste Mariama Kamara. « Sinon, ce ne sont que des discours pour l’histoire. »
Une mémoire nationale encore fragile
Deux décennies après la fin de la guerre, la Sierra Leone reste traversée par une mémoire fragmentée. Une nouvelle génération a grandi sans connaître directement les violences, tandis que les survivants portent encore leurs traumatismes dans le silence.
Les excuses présidentielles ont ainsi créé un moment rare : un face-à-face entre le passé et le présent, entre un État qui cherche à se réconcilier avec son histoire et des citoyens qui demandent encore réparation.
Entre reconnaissance et réparation
En Sierra Leone, la guerre est officiellement terminée depuis longtemps. Mais pour ceux qui l’ont vécue dans leur chair, la paix reste incomplète. Les excuses du président ont ouvert un espace de parole, peut-être un tournant.
Reste désormais à savoir si cet acte symbolique marquera le début d’un véritable processus de réparation, ou s’il restera une reconnaissance tardive, sans lendemain.
Pour les victimes, l’enjeu est clair : être enfin entendues — et prises en charge — dans un pays qui leur doit encore beaucoup.
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