Sénégal
Au Sénégal, l’affaire Softcare devient un test politique pour l’État régulateur et l’économie industrielle

Ce qui avait commencé comme une décision technique de régulation sanitaire s’est progressivement transformé en un dossier éminemment politique. Depuis la suspension, en décembre 2025, des produits de la marque Softcare, l’affaire met en tension trois piliers de l’action publique sénégalaise : la protection de la santé, la crédibilité des institutions et la stabilité d’un tissu industriel encore fragile.
À mesure que les auditions parlementaires avancent, une question domine désormais les débats : l’État sénégalais est-il en mesure d’imposer son autorité réglementaire sans affaiblir la confiance des citoyens ni décourager l’investissement productif ?
Une décision sanitaire aux répercussions économiques immédiates
Le 8 décembre 2025, l’Agence sénégalaise de Réglementation Pharmaceutique (ARP) ordonne la suspension immédiate de la commercialisation des couches pour bébés et des serviettes hygiéniques produites par Softcare, à la suite d’une inspection menée dans son usine de Sindia, dans la région de Thiès. Des matières premières périmées y auraient été découvertes.
Sur le plan sanitaire, la décision s’inscrit dans une logique de précaution. Mais sur le plan économique, l’impact est immédiat. Softcare est l’un des acteurs industriels locaux positionnés sur des produits de grande consommation, dans un marché largement dominé par les importations. La suspension perturbe la chaîne d’approvisionnement, menace des emplois et fragilise un segment industriel que les autorités affirment pourtant vouloir renforcer.
Très vite, l’affaire dépasse donc le cadre strict de la santé publique pour toucher aux priorités économiques du pays.
Un revirement qui fragilise l’autorité de l’État
Quelques jours après l’annonce de la suspension, l’ARP publie un communiqué plus nuancé, affirmant que les matières périmées n’auraient pas été utilisées dans la fabrication des produits finis. Sans lever officiellement la mesure, ce changement de discours brouille la ligne gouvernementale.
Pour les critiques, ce revirement pose un problème politique majeur : il donne l’image d’un État hésitant, incapable d’assumer pleinement une décision pourtant présentée comme nécessaire et urgente. Dans un environnement économique où la prévisibilité réglementaire est un critère clé pour les investisseurs, cette séquence suscite des inquiétudes bien au-delà du cas Softcare.
« Le signal envoyé est ambigu », confie un analyste économique à Dakar. « S’il y a un risque sanitaire, l’État doit être ferme. S’il n’y en a pas, il doit être clair. L’entre-deux est le pire des scénarios. »
Le Parlement, nouvel arbitre d’un dossier sensible
C’est dans ce contexte que l’Assemblée nationale décide de s’imposer comme acteur central. Le 29 décembre 2025, une mission d’information parlementaire est créée afin d’examiner les conditions de la suspension et la gestion administrative du dossier.
Officiellement installée le 5 janvier 2026 sous la présidence de la députée Mbène Faye, la mission rassemble onze parlementaires issus de la Commission de la Santé. Mais au-delà de son mandat sanitaire, l’initiative revêt une portée politique claire : réaffirmer le rôle du Parlement comme contre-pouvoir face à une administration accusée d’opacité.
Dans un paysage politique où les institutions sont régulièrement sommées de rendre des comptes, l’enquête Softcare devient un terrain d’affirmation du contrôle parlementaire.
Auditions et soupçons de pressions
Depuis la mi-janvier, les députés auditionnent responsables administratifs, régulateurs et experts. Ils cherchent à comprendre comment une inspection technique a pu déboucher sur une communication aussi contradictoire, et si des facteurs extérieurs ont influencé la prise de décision.
Sans qu’aucune preuve formelle n’ait été établie, des soupçons de pressions économiques ont circulé dans le débat public. Softcare n’est pas un acteur anodin : sa position dans la production locale de biens essentiels lui confère un poids économique et social réel.
Pour les parlementaires, l’enjeu est donc double : vérifier l’intégrité du processus décisionnel et démontrer que la régulation sanitaire n’est ni négociable ni instrumentalisée.
Industrie locale contre crédibilité réglementaire
L’affaire met en lumière une tension structurelle. D’un côté, l’État affiche sa volonté de promouvoir l’industrialisation locale et de réduire la dépendance aux importations. De l’autre, il doit garantir des standards sanitaires irréprochables, au risque de pénaliser temporairement des entreprises nationales.
Dans ce contexte, la gestion du dossier Softcare devient un précédent. Une sanction jugée arbitraire découragerait l’investissement. Une indulgence perçue comme complaisante affaiblirait la crédibilité de la régulation.
Un enjeu politique durable
À mesure que l’enquête progresse, l’affaire Softcare s’impose comme un révélateur des fragilités — mais aussi des ambitions — de l’État sénégalais. Elle pose une question centrale pour l’action publique : comment concilier autorité réglementaire, transparence démocratique et attractivité économique ?
Le rapport parlementaire attendu ne dira pas seulement si la suspension était justifiée. Il dira aussi si le Sénégal est capable de bâtir un cadre institutionnel où la santé publique, l’économie et la politique ne s’opposent pas, mais se renforcent mutuellement.
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