Burkina Faso

Le gouvernement burkinabé dissout les parties politiques et prépare l'abrogation des textes encadrant leur fonctionnement

Le gouvernement burkinabé dissout les parties politiques et prépare l'abrogation des textes  encadrant leur fonctionnement

En dissolvant l’ensemble des partis politiques du Burkina Faso, les autorités militaires ont franchi une ligne que peu de pays d’Afrique de l’Ouest avaient encore osé franchir aussi explicitement. Par décret adopté en Conseil des ministres le 29 janvier, la junte dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré a mis fin, d’un trait de plume, au cadre juridique qui régissait l’existence du multipartisme, refermant une parenthèse ouverte au début des années 1990.

Présentée comme une mesure de « refondation de l’État », la décision s’inscrit dans une trajectoire plus large de concentration du pouvoir entamée depuis le coup d’État de septembre 2022. Elle transforme radicalement l’espace politique burkinabè, déjà largement mis en sommeil par la suspension des activités partisanes, en supprimant désormais toute reconnaissance légale des formations politiques.

Une justification par l’unité nationale

Pour les autorités, le multipartisme burkinabè, caractérisé par la prolifération de plus d’une centaine de partis, était devenu un facteur de fragmentation et de paralysie. « Le diagnostic a révélé de graves insuffisances dans l’organisation et le fonctionnement des partis politiques », a déclaré le ministre de l’Administration territoriale, évoquant des structures jugées déconnectées des réalités du pays et incapables de répondre aux défis sécuritaires.

Dans le discours officiel, la dissolution n’est pas une fin en soi mais une étape. Elle serait destinée à faire place à un « nouveau modèle » de participation politique, plus cohérent, plus discipliné, et aligné sur les priorités de la transition, au premier rang desquelles figure la lutte contre l’insurrection djihadiste qui a profondément déstabilisé le pays.

La fin d’un pluralisme déjà affaibli

Pour de nombreux observateurs, la décision ne fait qu’officialiser une réalité déjà installée. Depuis près de deux ans, les partis étaient privés de réunions publiques, marginalisés dans le débat national et absents des centres de décision. Mais leur dissolution juridique marque une rupture symbolique majeure : elle efface le dernier vestige institutionnel d’un système pluraliste, même réduit à l’état de façade.

Les actifs des partis doivent être transférés à l’État, et les lois encadrant le financement politique, l’opposition et la compétition électorale sont appelées à être abrogées ou réécrites. Aucune échéance n’a été annoncée pour un éventuel retour à un cadre partisan, ni pour l’organisation d’élections nationales.

Une opposition réduite au silence institutionnel

Du côté des responsables politiques désormais déchus de toute existence légale, les réactions oscillent entre sidération et résignation. Certains reconnaissent les dérives d’un paysage politique surchargé et souvent peu crédible aux yeux de la population. Mais beaucoup redoutent que la suppression totale des partis ne prive durablement les citoyens de tout canal d’expression politique structuré.

Dans un pays où l’Assemblée législative de transition est composée de personnalités proches du pouvoir militaire, la disparition des partis renforce l’impression d’un champ politique entièrement contrôlé par l’exécutif, sans contrepoids institutionnel organisé.

Le poids de la guerre dans le choix politique

La junte burkinabè inscrit systématiquement ses décisions dans le contexte d’une guerre existentielle. L’insécurité persistante, la perte de contrôle de vastes portions du territoire et les déplacements massifs de populations servent de justification centrale à la suspension prolongée des mécanismes démocratiques.

Pour les autorités, le temps de la compétition politique est incompatible avec l’urgence sécuritaire. Pour leurs détracteurs, cet argument tend à devenir permanent, transformant l’exception en mode de gouvernance durable.

Un signal régional fort

La dissolution des partis politiques au Burkina Faso résonne bien au-delà de ses frontières. Elle s’inscrit dans une dynamique régionale où plusieurs pays du Sahel, dirigés par des juntes militaires, ont progressivement réduit l’espace civique au nom de la souveraineté, de la sécurité et de la rupture avec les modèles politiques antérieurs.

Mais là où le Mali et le Niger ont maintenu, au moins formellement, l’existence de partis politiques affaiblis, le Burkina Faso choisit une voie plus radicale, assumant ouvertement la suspension du pluralisme comme principe de transition.

Une refondation sans feuille de route claire

Reste une question centrale, encore sans réponse : que viendra après la dissolution ? Les autorités évoquent une refondation, mais sans préciser les mécanismes de représentation, les modalités de participation citoyenne ni les garanties de pluralisme futur.

En abolissant les partis politiques, la transition burkinabè ne se contente pas de suspendre la démocratie : elle en redéfinit unilatéralement les contours. Le succès ou l’échec de cette entreprise dépendra moins des discours que de la capacité du pouvoir à démontrer qu’un État peut se reconstruire sans étouffer durablement le débat politique.


Loïc KETCHOUANG,publié le 1 février 2026

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