Somalie
Somaliland : la Somalie rompt avec les Émirats arabes unis après une succession de provocations diplomatiques

La rupture est officielle, mais elle n’a rien d’improvisé. En annulant l’ensemble de ses accords avec les Émirats arabes unis, la Somalie a mis fin à une relation diplomatique minée depuis des années par un désaccord fondamental : le statut du Somaliland, région du nord du pays qui s’est autoproclamée indépendante en 1991 sans jamais être reconnue par la communauté internationale.
Pour le gouvernement somalien, Abou Dhabi a franchi une ligne rouge en multipliant les relations directes avec les autorités du Somaliland — investissements, accords portuaires, coopérations sécuritaires — contribuant, selon Mogadiscio, à institutionnaliser de facto une sécession que la Somalie juge illégale.
Le Somaliland, une question existentielle pour l’État somalien
Le Somaliland dispose de ses propres institutions, d’une relative stabilité et d’un contrôle effectif de son territoire. Mais juridiquement, il reste, aux yeux des Nations unies, une partie intégrante de la Somalie.
Dans un pays encore fragilisé par des décennies de guerre civile et par une insurrection islamiste persistante, la défense de l’intégrité territoriale est devenue un pilier de la politique étrangère de Mogadiscio. Toute initiative étrangère contournant l’État central est perçue comme une remise en cause directe de son autorité.
Des tensions anciennes, longtemps contenues
Bien avant l’annonce de la rupture, les relations entre la Somalie et les Émirats arabes unis s’étaient progressivement détériorées.
Les autorités somaliennes reprochent notamment à Abou Dhabi :
• d’avoir conclu des accords économiques et sécuritaires directement avec le Somaliland, sans validation fédérale ;
• d’avoir soutenu et formé des forces locales, affaiblissant le contrôle de Mogadiscio sur les questions de sécurité ;
• d’avoir favorisé l’essor du port de Berbera, exploité par le groupe émirati DP World, en dehors de tout cadre négocié avec l’État somalien.
Pris isolément, ces actes ont rarement suscité de réactions publiques fortes. Ensemble, ils ont nourri une conviction à Mogadiscio : les Émirats traitaient le Somaliland comme un partenaire étatique à part entière.
L’incident Al-Zubaidi
La crise a basculé début janvier avec un épisode que les autorités somaliennes ont qualifié de provocation majeure.
Aidarous al-Zubaidi, président du Conseil de transition du Sud (CTS) — un mouvement séparatiste yéménite soutenu par les Émirats et partisan de l’indépendance du sud du Yémen — a transité par le Somaliland avant de se rendre à Abou Dhabi. Al-Zubaidi est également vice-président du Conseil présidentiel yéménite, ce qui lui confère un statut politique et diplomatique élevé.
Selon Mogadiscio, ce déplacement s’est effectué sans autorisation du gouvernement fédéral somalien, via les autorités du Somaliland.
Pour la Somalie, l’enjeu ne résidait pas dans la personnalité d’Al-Zubaidi, mais dans le cadre de son passage : permettre à une entité non reconnue de gérer le transit d’un responsable étranger revenait, selon elle, à lui attribuer des prérogatives souveraines.
« La goutte de trop »
Le ministère somalien des Affaires étrangères a présenté cet incident comme l’élément déclencheur, et non comme la cause unique, de la rupture. Dans les jours qui ont suivi, Mogadiscio a annoncé l’annulation de tous ses accords avec les Émirats arabes unis, accusant Abou Dhabi de porter atteinte à l’unité nationale et à la souveraineté du pays.
Une décision qui révèle les fractures internes
La rupture a immédiatement mis en lumière les tensions du système fédéral somalien.
Le Somaliland a rejeté toute légitimité du gouvernement central sur ses relations extérieures. D’autres régions autonomes, comme le Puntland et le Jubaland, ont exprimé leur désaccord, soulignant leur dépendance économique à l’égard des investissements émiratis.
Ces réactions illustrent les limites de l’autorité de Mogadiscio sur un territoire politiquement fragmenté.
Un signal envoyé à la région
Au-delà du différend bilatéral, la crise s’inscrit dans une compétition géopolitique plus large dans la Corne de l’Afrique, où les puissances du Golfe, la Turquie et d’autres acteurs internationaux rivalisent d’influence à travers ports, bases logistiques et investissements stratégiques.
En rompant avec les Émirats arabes unis, la Somalie a voulu adresser un avertissement clair :
aucun partenariat économique ou sécuritaire ne saurait justifier une reconnaissance, même implicite, de la fragmentation du pays.
Reste à savoir si cette ligne de fermeté renforcera l’autorité de l’État somalien — ou si elle accentuera son isolement diplomatique dans une région déjà sous haute tension.
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