RDC

À Uvira, après le retrait du M23, une ville reprise mais toujours hors de contrôle

À Uvira, après le retrait du M23, une ville reprise mais toujours hors de contrôle

Dans l’est de la République démocratique du Congo, le départ des rebelles n’a pas marqué la fin de la violence. Il a ouvert une transition incertaine, révélant les failles persistantes de l’État et les ambiguïtés de la paix armée.

Lorsque les combattants de l’Alliance Fleuve Congo/M23 ont annoncé leur retrait d’Uvira, début janvier, l’annonce a été accueillie comme un signe de détente dans une région habituée aux promesses non tenues. La ville, brièvement passée sous l’influence rebelle, semblait s’arracher à un nouvel épisode de la guerre qui ronge l’est de la République démocratique du Congo depuis des décennies.

Mais à Uvira, le départ du M23 n’a pas signifié un retour clair à l’ordre. Il a plutôt marqué un basculement discret mais profond, où l’autorité a changé de mains sans que la violence ne disparaisse.

Une ville stratégique au cœur des équilibres régionaux

Uvira occupe une position singulière dans le Sud-Kivu. Adossée au lac Tanganyika, à quelques kilomètres de la frontière burundaise, la ville est à la fois un carrefour commercial régional et un verrou militaire. Ses routes relient Bukavu à Bujumbura et ouvrent un accès vers la Tanzanie, tandis que son port lacustre soutient un commerce vital, légal comme informel.

Contrôler Uvira, c’est sécuriser des flux économiques essentiels et disposer d’un point d’appui stratégique vers l’intérieur du Sud-Kivu. C’est aussi, pour un groupe armé, envoyer un signal politique fort, en se rapprochant de Bukavu, capitale provinciale. Cette importance explique pourquoi le M23 avait cherché à y étendre son influence, malgré les pressions diplomatiques croissantes.

Un retrait sous contrainte, plus tactique que décisif

La décision du M23 de se retirer est intervenue dans un contexte de pression internationale accrue, notamment de la part des États-Unis et d’acteurs régionaux engagés dans des efforts de désescalade. Présenté par le mouvement comme un « geste de bonne volonté », le retrait a néanmoins été accueilli avec prudence.

Dans l’est du Congo, les annonces de retrait ne signifient pas toujours une rupture réelle. À Uvira, si les combattants du M23 ont bien quitté certaines positions visibles, leur départ a surtout mis en lumière une question plus fondamentale : qui exercerait désormais l’autorité sur la ville ?

Après le M23, une reprise en main fragmentée

Officiellement, Uvira est repassée sous contrôle des Forces armées de la RDC (FARDC). Sur le terrain, la réalité est plus nuancée. Les soldats réguliers ont été rapidement rejoints — et parfois devancés — par des milices locales pro-gouvernementales, connues sous le nom de Wazalendo.

Ces groupes, formés dans l’urgence du conflit et enracinés dans des logiques communautaires, se sont installés dans plusieurs quartiers, aux carrefours routiers et aux entrées de la ville. Leur présence a comblé le vide laissé par le M23, mais sans structure claire ni discipline unifiée.

Uvira se retrouve ainsi sous une autorité composite, où forces régulières et milices alliées coexistent sans hiérarchie nettement définie — une configuration familière dans l’est du pays, mais lourde de risques pour les civils.

Des violences persistantes, des victimes inchangées

Le retrait du M23 n’a pas mis fin aux exactions. Il en a déplacé la responsabilité.

Selon des témoignages recueillis auprès d’habitants, de responsables locaux et d’acteurs humanitaires, des violences ont été commises principalement par des milices Wazalendo, parfois avec la tolérance tacite de certains éléments des FARDC. Pillages de commerces, extorsions aux barrières improvisées, arrestations arbitraires et passages à tabac ont été signalés dans les jours ayant suivi le retrait rebelle.

Les cibles sont le plus souvent des civils : commerçants, transporteurs, familles accusées — sans preuve — d’avoir coopéré avec le M23. Pour beaucoup d’habitants, la chute du contrôle rebelle n’a pas apporté la sécurité promise, mais une nouvelle forme d’arbitraire.

Une normalisation économique fragile

Malgré tout, la ville tente de reprendre son souffle. Les marchés ont rouvert, la circulation reprend par endroits, et les échanges transfrontaliers recommencent timidement. Mais cette reprise demeure fragile, entravée par l’insécurité persistante et la crainte d’un nouveau basculement.

À Uvira, l’économie avance au rythme des fusils. Tant que la sécurité restera instable, les promesses de normalisation resteront suspendues.

Un test pour l’État congolais et ses partenaires

Au-delà du cas d’Uvira, c’est la stratégie globale de stabilisation de l’est congolais qui est en jeu. Pour Kinshasa, le défi est clair : transformer un retrait rebelle en retour effectif de l’autorité publique, sans déléguer durablement la sécurité à des groupes armés locaux.

Pour la communauté internationale, Uvira est devenue un indicateur. La paix ne se mesurera pas à des annonces de retrait, mais à la capacité de l’État congolais à protéger les civils, imposer l’état de droit et rompre avec la logique des alliances armées circonstancielles.

Une ville libérée, mais pas apaisée

À Uvira, le M23 est parti. Mais la ville n’est pas encore en paix. Elle demeure le reflet d’un conflit où les lignes de front se déplacent plus vite que les institutions, et où chaque transition sécuritaire expose les civils à de nouvelles vulnérabilités.

Dans cette ville du Sud-Kivu, la fin de l’occupation rebelle n’a pas clos la guerre. Elle en a simplement ouvert un nouveau chapitre, plus discret, mais tout aussi incertain.


Loïc KETCHOUANG,publié le 19 janvier 2026

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