Nigéria

Au Nigeria, la livraison militaire américaine éclaire une guerre longue et ambiguë contre le terrorisme

Au Nigeria, la livraison militaire américaine éclaire une guerre longue et ambiguë contre le terrorisme

La livraison récente de matériel militaire américain au Nigeria, annoncée discrètement par le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), aurait pu passer inaperçue. Aucun détail précis sur la nature des équipements, aucune conférence de presse conjointe, aucun chiffre avancé. Pourtant, derrière cette communication minimaliste se dessine une réalité plus profonde : celle d’un partenariat sécuritaire devenu central pour Washington comme pour Abuja, dans un pays engagé depuis plus d’une décennie dans une guerre diffuse et éprouvante contre le terrorisme.

Un geste militaire aux accents stratégiques

Officiellement, cette livraison vise à « renforcer les capacités opérationnelles » des forces armées nigérianes. Dans les faits, elle s’inscrit dans une logique désormais bien rodée de la politique américaine en Afrique de l’Ouest : soutenir sans s’engager directement, équiper sans intervenir, former sans combattre.

Le Nigeria, confronté à une insécurité persistante dans son nord-est et à une instabilité croissante dans ses régions nord-ouest et centrales, apparaît aux yeux de Washington comme un partenaire incontournable. Première économie et pays le plus peuplé d’Afrique, il est perçu comme un pilier de la stabilité régionale, à l’heure où les violences jihadistes débordent du Sahel vers les pays côtiers.

Pour les États-Unis, aider le Nigeria revient moins à résoudre une crise nationale qu’à contenir un risque régional.

Une coopération militaire discrète mais ancienne

La relation militaire entre Abuja et Washington ne date pas d’hier. Elle s’est intensifiée après l’essor de Boko Haram au début des années 2010, mais elle a longtemps été marquée par des tensions. Les États-Unis ont, à plusieurs reprises, freiné ou bloqué la vente d’armes offensives au Nigeria, invoquant des préoccupations liées aux droits humains et à l’usage des équipements par certaines unités.

Ce cadre juridique strict a poussé le Nigeria à diversifier ses partenaires militaires, se tournant vers la Chine, la Russie ou encore la Turquie. Mais la dynamique actuelle suggère un rééquilibrage. Face à la concurrence géopolitique croissante en Afrique et à la persistance de la menace jihadiste, Washington semble disposé à assouplir sa posture, sans pour autant renoncer à ses lignes rouges normatives.

La livraison actuelle illustre ce compromis : un soutien réel, mais calibré ; un engagement assumé, mais indirect.

Une guerre intérieure aux multiples visages

Réduire la guerre du Nigeria contre le terrorisme à Boko Haram serait pourtant trompeur. Si le groupe, affaibli, demeure actif, la menace s’est fragmentée. Sa scission, l’ISWAP, affiliée à l’État islamique, s’est imposée comme une force plus structurée, mieux organisée et parfois mieux acceptée par certaines communautés locales.

À cette insurrection jihadiste s’ajoutent des groupes criminels armés spécialisés dans les enlèvements, des violences communautaires et des conflits fonciers, souvent instrumentalisés. L’armée nigériane ne fait donc pas face à un ennemi unique, mais à une mosaïque de violences aux logiques distinctes.

Cette complexité rend la réponse militaire particulièrement difficile.

Une armée puissante, mais mise à l’épreuve

Sur le papier, le Nigeria dispose de l’une des armées les plus importantes du continent. Sur le terrain, elle est confrontée à des défis structurels : logistique défaillante, coordination limitée entre les forces, moral inégal des troupes, accusations récurrentes de corruption et d’exactions.

C’est précisément là que l’aide américaine cherche à s’insérer. Les équipements livrés, tout comme les programmes de formation et de renseignement, visent à améliorer la mobilité, la surveillance et la professionnalisation des forces nigérianes, plutôt qu’à transformer radicalement l’équilibre militaire.

Mais la guerre contre le terrorisme ne se gagne pas uniquement par la technologie.

Le dilemme central : sécurité contre légitimité

Depuis Washington, les autorités américaines rappellent régulièrement que l’efficacité militaire ne peut se faire au détriment des civils. Le respect des droits humains, la protection des populations déplacées et la gouvernance sécuritaire sont présentés comme des conditions essentielles d’une victoire durable.

Pour Abuja, confronté à l’urgence sécuritaire et à la pression politique intérieure, cet équilibre est difficile à tenir. Trop de contraintes, et l’action militaire s’enlise ; trop de brutalité, et la défiance des populations alimente le cycle de la violence.

La coopération militaire entre les États-Unis et le Nigeria se joue précisément dans cet entre-deux.

Une alliance révélatrice d’un combat inachevé

La livraison américaine n’est donc ni anodine ni décisive. Elle révèle une convergence d’intérêts, mais aussi les limites d’une approche essentiellement sécuritaire face à un conflit enraciné dans des fractures sociales, économiques et politiques profondes.

Pour le Nigeria, elle représente un appui nécessaire, mais insuffisant. Pour les États-Unis, elle incarne une stratégie de présence à distance, prudente et calculée. Entre les deux, une guerre qui dure, se transforme et continue de poser une question centrale : comment vaincre le terrorisme sans perdre la paix.


Loïc KETCHOUANG,publié le 15 janvier 2026