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Cameroun : le pari du gaz domestique face au désengagement de l’État des carburants

Cameroun : le pari du gaz domestique face au désengagement de l’État des carburants

Yaoundé, 23 décembre 2025 — En 2025, le Cameroun avance sur une ligne de crête budgétaire. D’un côté, l’État a presque entièrement tourné la page des subventions aux carburants routiers, longtemps accusées de grever les finances publiques. De l’autre, il continue de soutenir le prix du gaz domestique, un produit indispensable au quotidien de millions de ménages. Ce choix, à la fois économique et politique, éclaire les priorités sociales du gouvernement — tout en posant la question de leur soutenabilité à long terme.

Un tournant dans la politique des subventions énergétiques

La rupture est nette. Selon le projet de loi de finances 2025, les subventions aux carburants routiers sont passées de 263 milliards de francs CFA en 2024 à environ 15 milliards en 2025, soit une baisse de plus de 94 %. En l’espace de trois ans, l’effort budgétaire consacré à ces produits a été divisé par quatre, après avoir culminé à plus de 1 000 milliards de francs CFA en 2022.

Cette trajectoire répond à une double contrainte. D’une part, la nécessité de contenir un déficit public sous pression. D’autre part, les engagements pris par le Cameroun auprès de ses partenaires financiers internationaux, au premier rang desquels le Fonds monétaire international, qui plaident depuis plusieurs années pour une rationalisation des subventions jugées coûteuses et peu ciblées.

Concrètement, cette réforme s’est traduite par une série d’augmentations du prix de l’essence et du diesel entre 2023 et 2024. Un ajustement politiquement sensible, mais présenté par les autorités comme inévitable pour rapprocher les prix domestiques des réalités du marché international.

Pourquoi le gaz reste-t-il à part ?

À rebours de cette logique de retrait, le gaz domestique continue de bénéficier d’un soutien massif. En 2024, la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH) a consacré 52,6 milliards de francs CFA à sa subvention, en hausse de près de 24 % par rapport à l’année précédente.

La justification avancée par le gouvernement est avant tout sociale. Contrairement aux carburants, dont la hausse affecte indirectement le coût de la vie, le gaz de cuisson touche immédiatement le budget des ménages. Dans un pays où une large part de la population dépend de ce combustible pour cuisiner, une augmentation brutale des prix pourrait avoir des répercussions sociales et politiques immédiates.

Le calcul est donc assumé : mieux vaut transférer l’effort d’ajustement vers les carburants routiers, perçus comme moins sensibles socialement, que vers un produit considéré comme un bien de première nécessité.

Des équilibres budgétaires plus politiques que comptables

Sur le papier, les chiffres semblent donner de l’air à l’État. La réduction des subventions aux carburants entre 2024 et 2025 représente une économie potentielle d’environ 250 milliards de francs CFA — un montant largement supérieur au coût annuel de la subvention du gaz domestique.

Mais cette comparaison reste imparfaite. Les deux dépenses relèvent de lignes budgétaires distinctes et répondent à des objectifs différents. Il ne s’agit pas d’un simple jeu de vases communicants. Le maintien du soutien au gaz traduit avant tout un choix politique : celui de préserver un filet social visible, à un moment où d’autres mécanismes de protection restent limités.

Une soutenabilité de plus en plus interrogee

Reste la question centrale : combien de temps ce modèle peut-il tenir ?

Les pressions budgétaires persistent, et les partenaires internationaux du Cameroun continuent de plaider pour une réforme globale des subventions énergétiques, y compris celles jugées socialement justifiées. À moyen terme, un ciblage plus fin — par exemple à destination des ménages les plus vulnérables — pourrait s’imposer, afin de contenir le coût pour l’État.

D’autres facteurs pourraient également peser sur l’avenir de cette politique : un ralentissement économique, une baisse des recettes publiques, ou la nécessité de réallouer des ressources vers des secteurs jugés prioritaires, comme la santé, l’éducation ou les infrastructures.

Quelles alternatives pour l’après-subvention ?

Face à ces incertitudes, plusieurs pistes sont évoquées par les économistes : une meilleure ciblisation des aides, des mécanismes d’ajustement progressif des prix accompagnés de compensations sociales, ou encore le développement d’alternatives énergétiques locales et d’infrastructures réduisant la dépendance aux importations.

Un choix révélateur des priorités de l’État

Autant de solutions qui exigent du temps, des investissements et une capacité administrative encore en construction.

En 2025, la politique énergétique du Cameroun illustre un arbitrage délicat entre discipline budgétaire et stabilité sociale. Le retrait quasi total des subventions aux carburants a permis de dégager des marges financières substantielles. Mais le maintien du soutien au gaz domestique souligne la volonté des autorités de protéger, au moins temporairement, le pouvoir d’achat des ménages.

Cette protection, toutefois, n’est pas acquise. Elle dépendra de l’évolution des finances publiques, du dialogue avec les bailleurs de fonds et, surtout, des choix politiques que le pays fera dans les années à venir.


Loïc KETCHOUANG,publié le 23 décembre 2025

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