Cameroun
Au Cameroun, le gouffre financier d’ENEO met sous tension tout le système électrique

Chaque mois, le compteur tourne à vide. Le principal distributeur d’électricité du Cameroun, ENEO, enregistre un déficit structurel d’environ 13 milliards de francs CFA, un déséquilibre qui fragilise l’ensemble du système énergétique national et pose une question devenue centrale à Yaoundé : comment maintenir l’approvisionnement électrique d’un pays en croissance avec une entreprise structurellement déficitaire ?
Selon les chiffres présentés aux autorités, les recettes mensuelles d’ENEO plafonnent autour de 31 milliards de FCFA, tandis que les charges d’exploitation dépassent 44 milliards. L’écart, constant, s’accumule mois après mois, transformant un problème de gestion en crise systémique.
Un modèle économique à bout de souffle
Ce déficit n’est ni conjoncturel ni accidentel. Il est le produit d’un modèle économique déséquilibré, hérité de plusieurs années de sous-investissement, de pertes commerciales élevées et d’un système de recouvrement défaillant.
À cela s’ajoutent les impayés massifs, notamment de la part des administrations publiques et de certaines grandes institutions, qui privent ENEO de liquidités indispensables à son fonctionnement quotidien. Résultat : une trésorerie sous tension permanente et une dette accumulée qui se chiffre aujourd’hui à plus de 170 milliards de FCFA, selon les estimations sectorielles.
Dans ces conditions, l’entreprise peine à entretenir son réseau, encore moins à investir dans sa modernisation, alors même que la demande en électricité ne cesse de croître.
Des conséquences visibles sur le terrain
Pour les ménages et les entreprises, ce déséquilibre financier se traduit par une réalité bien concrète : coupures fréquentes, instabilité du courant, baisse de la qualité du service.
Les industriels sont parmi les premiers touchés. Pour nombre d’entre eux, l’électricité est devenue un facteur d’incertitude économique, obligeant à recourir à des groupes électrogènes coûteux ou à reporter des projets d’investissement. Dans un pays qui ambitionne d’accélérer son industrialisation, cette fragilité énergétique agit comme un frein structurel.
La reprise en main de l’État
Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement camerounais a choisi de reprendre la main. En 2025, l’État a racheté la quasi-totalité du capital d’ENEO, jusque-là détenu majoritairement par le fonds d’investissement britannique Actis. L’objectif affiché : reprendre le contrôle stratégique d’un secteur jugé vital et engager une restructuration en profondeur.
Les autorités évoquent désormais un plan de refinancement, la renégociation de certaines dettes, un renforcement de la lutte contre la fraude électrique et une amélioration du recouvrement des factures publiques. Des mesures qui, selon les projections officielles, pourraient permettre d’alléger partiellement le déficit mensuel.
Mais les montants en jeu restent considérables, et les marges de manœuvre limitées.
Une équation politique et économique
Derrière la crise d’ENEO se joue une équation délicate. Relever les tarifs de l’électricité risquerait de peser sur le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des entreprises. Maintenir les prix actuels, en revanche, perpétue un système déficitaire.
Pour les experts du secteur, la question n’est plus de savoir si une réforme est nécessaire, mais jusqu’où l’État est prêt à aller pour sauver un opérateur dont la fragilité menace l’ensemble de l’économie.
Un test pour la politique énergétique du Cameroun
À l’horizon 2030, le Cameroun ambitionne d’augmenter significativement sa capacité de production électrique et d’élargir l’accès à l’énergie. Mais sans un redressement durable de son principal distributeur, ces objectifs risquent de rester théoriques.
Le déficit mensuel de 13 milliards de FCFA agit désormais comme un signal d’alarme. Il rappelle que, dans le secteur de l’énergie, les chiffres comptables sont rarement abstraits : ils déterminent la capacité d’un pays à produire, à investir et à se projeter dans l’avenir.
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