Afrique du Sud

L’Afrique du Sud s’apprête à mettre fin, sans exception, au mariage des enfants

L’Afrique du Sud s’apprête à mettre fin, sans exception, au mariage des enfants

Pendant des années, la loi sud-africaine a parlé d’une voix ambiguë. Elle affirmait protéger les enfants, tout en laissant subsister des exceptions permettant, dans certains cas, le mariage de mineurs. Cette ambiguïté est aujourd’hui sur le point de disparaître.

Le Parlement sud-africain examine actuellement le Marriage Bill, un projet de loi destiné à unifier l’ensemble du droit matrimonial du pays et, surtout, à interdire formellement le mariage avant 18 ans, sans aucune dérogation. Une réforme présentée par ses promoteurs comme nécessaire, urgente et longtemps attendue.

« Un enfant ne peut pas consentir au mariage », a résumé une parlementaire lors des auditions publiques. « Tant que la loi admet des exceptions, elle admet aussi la possibilité de l’abus. »

Une réforme pour fermer une faille juridique

Jusqu’à présent, l’Afrique du Sud disposait de plusieurs cadres légaux distincts : le Marriage Act, le Recognition of Customary Marriages Act et le Civil Union Act. Cette coexistence permettait, dans certaines circonstances, des mariages impliquant des mineurs, notamment avec le consentement parental ou une autorisation ministérielle.

Dans les faits, ces dérogations ont créé un espace juridique où des pratiques traditionnelles ou familiales ont pu s’imposer au détriment des droits des enfants, en particulier des filles. Le Marriage Bill entend mettre fin à cette fragmentation en regroupant toutes les formes de mariage dans un seul texte, soumis à une règle claire : aucune union légale avant 18 ans.

Pour les juristes, il s’agit moins d’une révolution que d’un alignement tardif avec la Constitution sud-africaine et les engagements internationaux du pays, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant.

Des vies derrière les chiffres

Derrière la réforme législative se trouvent des trajectoires individuelles longtemps ignorées par le droit. Dans certaines provinces rurales, des adolescentes ont continué d’être mariées avant 18 ans, parfois à des hommes beaucoup plus âgés, sous couvert de traditions familiales ou coutumières.

« On ne m’a jamais demandé si je voulais me marier », raconte Nomsa, mariée à 16 ans dans le KwaZulu-Natal. « On m’a dit que c’était décidé. Que c’était comme ça. » Le mariage a marqué la fin immédiate de sa scolarité. « J’ai quitté l’école, puis je suis devenue mère. Ma vie a été tracée pour moi. »

Une autre jeune fille, Ntsoaki Lenka, mariée de force à 17 ans, décrit une expérience similaire : « Je pleurais, je disais non, mais personne ne m’écoutait. » Après avoir fui son mariage, elle a été rejetée par sa famille. « J’ai tout perdu, sauf ma liberté. »

Ces récits, souvent recueillis par des ONG locales, illustrent les conséquences concrètes de ce que les législateurs décrivent aujourd’hui comme une faille juridique : abandon scolaire, grossesses précoces, dépendance économique et exposition accrue aux violences. Autant de réalités que le Marriage Bill entend désormais empêcher, en supprimant toute possibilité légale de mariage avant 18 ans.

Un débat politique et culturel sensible

La réforme n’a pas été exempte de résistances. Certains chefs traditionnels ont exprimé leur inquiétude, estimant que l’État empiète sur des pratiques culturelles anciennes. D’autres, au contraire, considèrent que ces pratiques ont été détournées et ne peuvent plus être tolérées lorsqu’elles portent atteinte aux droits fondamentaux.

Les consultations publiques, organisées dans plusieurs provinces, ont mis en lumière une ligne de fracture claire : entre la préservation des traditions et la protection absolue de l’enfance. Pour le gouvernement, la réponse est désormais tranchée.

« Il ne peut y avoir de compromis quand il s’agit des droits des enfants », a affirmé le ministère de la Justice.

Une loi nécessaire, mais insuffisante

Pour ses partisans, le Marriage Bill envoie un signal fort, en Afrique du Sud et au-delà. Mais beaucoup rappellent que la loi, à elle seule, ne mettra pas fin aux mariages précoces.

Son efficacité dépendra de son application, de la formation des autorités locales, mais aussi de politiques publiques plus larges : maintien des filles à l’école, protection sociale des familles vulnérables, et lutte contre les violences basées sur le genre.

En mettant fin aux exceptions, l’Afrique du Sud ferme une brèche juridique ancienne. Reste désormais à transformer cette clarté législative en réalité sociale.


Loïc KETCHOUANG,publié le 27 janvier 2026