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Le pari de la souveraineté numérique du Burkina Faso : ambition stratégique ou défi structurel ?

Lorsque le Burkina Faso a inauguré, en janvier, deux nouveaux datacenters destinés à héberger les données de l’administration publique, le geste a été présenté par les autorités comme un « acte de souveraineté ». Dans un pays confronté à des défis sécuritaires, économiques et institutionnels majeurs, la maîtrise de ses données numériques est désormais perçue comme une extension de la souveraineté nationale elle-même.
Mais derrière l’image forte et les discours volontaristes, une question s’impose : le Burkina Faso a-t-il réellement les moyens, financiers, humains et énergétiques, de soutenir durablement cette ambition numérique ?
Un investissement lourd, mais politiquement assumé
Les deux datacenters inaugurés à Ouagadougou représentent un investissement estimé à environ 16 milliards de francs CFA, une somme significative pour l’un des pays les plus pauvres du monde. Ces infrastructures doivent héberger le cloud gouvernemental, sécuriser les données sensibles de l’État et réduire la dépendance à des serveurs étrangers, souvent situés en Europe ou en Amérique du Nord.
Depuis plusieurs années, les autorités burkinabè ont fait du numérique un pilier stratégique. Le budget alloué à la transition digitale a fortement augmenté, traduisant une volonté politique claire : transformer le numérique en levier de résilience étatique, dans un contexte régional marqué par l’instabilité et la recomposition des alliances.
Cependant, ces ressources restent limitées au regard de l’ampleur des besoins. Construire et maintenir des datacenters — infrastructures coûteuses, exigeantes en maintenance et en énergie — suppose des investissements continus, bien au-delà de la phase inaugurale. À moyen terme, la construction de nouveaux centres de données ne pourra se faire sans arbitrages budgétaires serrés ou sans recours à des partenariats extérieurs, publics ou privés.
La souveraineté des données, un choix stratégique coûteux
La doctrine officielle dite du « zéro donnée à l’extérieur » répond à une préoccupation largement partagée en Afrique : la dépendance numérique. Héberger les données à l’étranger expose les États à des risques juridiques, politiques et sécuritaires, notamment en matière de surveillance, de sanctions ou de coupures d’accès.
Mais cette souveraineté a un prix. Dans de nombreux pays émergents, les géants du cloud bénéficient d’économies d’échelle que les États ne peuvent pas reproduire facilement. Le Burkina Faso parie sur le long terme : payer plus aujourd’hui pour dépendre moins demain. Reste à savoir si cette logique sera soutenable dans la durée, alors que les priorités nationales — sécurité, santé, éducation — demeurent pressantes.
Le défi silencieux des compétences et de la cybersécurité
Au-delà des murs et des serveurs, la souveraineté numérique repose sur un facteur souvent sous-estimé : le capital humain. Administrer des datacenters modernes, assurer leur sécurité et anticiper les cybermenaces exige une expertise pointue, rare et fortement concurrentielle à l’échelle mondiale.
Conscient de cet enjeu, le Burkina Faso a engagé le recrutement d’ingénieurs spécialisés et renforcé le rôle de son agence nationale de cybersécurité. Des programmes de formation et de montée en compétence ont été annoncés, traduisant une prise de conscience institutionnelle.
Mais l’écart reste important entre les besoins et l’offre locale. Les talents numériques sont rares, souvent attirés par le secteur privé international ou par l’émigration. À court terme, le pays pourrait devoir recourir à une assistance technique étrangère, ce qui pose une tension paradoxale : comment garantir une souveraineté numérique pleine et entière sans dépendance externe en matière d’expertise ?
L’énergie, talon d’Achille du projet
Un autre défi, plus structurel encore, pèse sur l’avenir des datacenters burkinabè : l’énergie. Ces infrastructures sont particulièrement gourmandes en électricité et nécessitent une alimentation stable, continue et sécurisée.
Or, le Burkina Faso reste confronté à une production énergétique limitée et à une dépendance partielle aux importations. Des coupures d’électricité, bien que moins fréquentes qu’autrefois, demeurent une réalité. Les autorités misent sur le développement du solaire pour accompagner la croissance numérique, mais les investissements nécessaires sont lourds et progressifs.
Sans une amélioration significative et durable du réseau électrique, l’expansion des datacenters pourrait se heurter à une contrainte physique difficile à contourner.
Une ambition politique aux multiples inconnues
Le projet de souveraineté numérique du Burkina Faso s’inscrit dans une vision plus large : celle d’un État qui cherche à reprendre le contrôle de ses leviers stratégiques, qu’ils soient sécuritaires, monétaires ou désormais numériques. Dans ce cadre, les datacenters sont autant des infrastructures techniques que des symboles politiques.
L’initiative est audacieuse, cohérente sur le plan stratégique, mais fragile dans son exécution. Elle repose sur un équilibre délicat entre ambition et capacités réelles, entre autonomie revendiquée et contraintes structurelles.
Un pari ouvert
À ce stade, le Burkina Faso a démontré qu’il était prêt à investir, à planifier et à assumer politiquement le coût de la souveraineté numérique. Reste à savoir s’il pourra transformer cet élan en un modèle durable, capable de résister aux chocs budgétaires, énergétiques et humains.
Comme souvent dans les pays en transition, le numérique apparaît à la fois comme une promesse d’émancipation et comme un révélateur brutal des limites structurelles. Le succès — ou l’échec — de ce pari dira beaucoup de la capacité du Burkina Faso à inscrire sa souveraineté dans le monde numérique du XXIᵉ siècle.
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