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Le Cameroun passe à l’offensive contre les géants du numérique

Le Cameroun passe à l’offensive contre les géants du numérique

Longtemps absents des radars fiscaux africains, les géants mondiaux du numérique sont désormais dans le viseur des États. Le Cameroun a franchi un cap décisif en instaurant une nouvelle taxe ciblant les grandes plateformes technologiques étrangères — Google, Meta (Facebook, Instagram), TikTok, Netflix ou encore Amazon — qui génèrent des revenus sur son territoire sans y disposer d’une présence physique formelle.

Adoptée dans le cadre de la loi de finances pour 2026, la mesure marque une inflexion stratégique dans la politique fiscale camerounaise. Elle traduit la volonté des autorités de reprendre la main sur une économie numérique en pleine expansion, mais largement échappée jusqu’ici à l’impôt.

Une taxe minimale sur les revenus numériques

Le nouveau dispositif repose sur un principe simple : toute entreprise numérique non résidente qui tire une valeur économique significative du marché camerounais devra désormais contribuer aux recettes publiques. Concrètement, les plateformes concernées seront soumises à une taxe minimale de 3 % sur le chiffre d’affaires généré au Cameroun, dès lors qu’elles atteignent un certain seuil d’activité — notamment un nombre minimal d’utilisateurs locaux ou un volume de revenus annuel jugé significatif.

Cette taxe s’applique indépendamment de l’existence d’un établissement stable dans le pays, rompant ainsi avec les règles classiques de la fiscalité internationale, historiquement fondées sur la présence physique. Pour les autorités camerounaises, il s’agit d’adapter l’impôt à une réalité économique nouvelle, où la valeur est créée à distance, à travers les données, la publicité ciblée et les services numériques.

Les entreprises dont l’activité locale est plus structurée pourront, si elles le souhaitent, opter pour le régime de droit commun, avec un impôt sur les sociétés calculé sur le bénéfice réel. Mais pour la majorité des acteurs du numérique, la taxe sur le chiffre d’affaires constitue désormais un plancher fiscal incontournable.

Corriger une asymétrie fiscale persistante

Au cœur de la réforme se trouve une préoccupation largement partagée par les pouvoirs publics africains : l’injustice fiscale entre acteurs locaux et multinationales du numérique. Alors que les entreprises camerounaises, y compris les start-up technologiques, sont pleinement soumises aux impôts et taxes nationales, les grandes plateformes étrangères ont longtemps pu capter des revenus publicitaires ou commerciaux sans contribution directe au budget de l’État.

« Il ne s’agit pas de pénaliser l’innovation, mais de rétablir l’équité », expliquent des responsables fiscaux, qui soulignent le paradoxe d’un marché numérique en forte croissance, mais faiblement imposé. La publicité en ligne, les abonnements de streaming, les services de diffusion de contenus ou de mise en relation génèrent désormais des flux financiers considérables, en particulier auprès d’une population jeune et très connectée.

Un enjeu budgétaire et politique

Pour le Cameroun, confronté à des besoins croissants en matière d’infrastructures, de sécurité et de services sociaux, la taxe numérique représente aussi un levier budgétaire stratégique. Les autorités espèrent dégager plusieurs milliards de francs CFA de recettes supplémentaires à moyen terme, sans alourdir la pression fiscale sur les entreprises locales ou les ménages.

Mais la portée de la décision est aussi politique. En taxant les géants du numérique, Yaoundé affirme une forme de souveraineté fiscale face à des groupes dont la puissance économique dépasse parfois celle de nombreux États. Le message est clair : le marché camerounais n’est plus une zone de consommation gratuite, mais un espace économique régulé.

Une réforme aux contours encore incertains

La mise en œuvre du dispositif soulève toutefois des interrogations. Comment mesurer avec précision le chiffre d’affaires réalisé localement par des plateformes opérant depuis l’étranger ? Quels mécanismes de contrôle et de sanction seront réellement effectifs face à des entreprises mondiales disposant de ressources juridiques et techniques considérables ?

Les autorités fiscales misent sur l’obligation d’enregistrement des plateformes concernées et sur des outils numériques de déclaration, mais reconnaissent que l’efficacité du système dépendra largement de la coopération des entreprises et de la capacité de l’administration à exploiter les données disponibles.

Certains observateurs s’inquiètent également d’un possible effet de répercussion sur les consommateurs, si les plateformes choisissent d’augmenter leurs tarifs ou de réduire certains services pour compenser la nouvelle charge fiscale.

Le Cameroun dans une dynamique continentale

Avec cette réforme, le Cameroun rejoint un mouvement plus large observé en Afrique et dans d’autres économies émergentes. Le Ghana, le Kenya, le Nigeria ou encore l’Afrique du Sud ont déjà engagé, sous différentes formes, une taxation des services numériques. Tous partagent le même constat : l’architecture fiscale mondiale peine à suivre la transformation rapide de l’économie numérique.

À défaut d’un consensus international pleinement opérationnel sur la fiscalité des multinationales technologiques, les États avancent désormais seuls, au risque de fragmenter les règles, mais avec la conviction qu’inaction n’est plus une option.

Un test pour l’État et pour les plateformes

La taxe sur les géants du numérique constitue ainsi un test majeur pour le Cameroun. Test de crédibilité de l’administration fiscale, test de la capacité de l’État à faire respecter ses règles dans un univers globalisé, mais aussi test de la volonté des grandes plateformes de s’inscrire durablement dans les économies africaines qu’elles contribuent à transformer.

À terme, le succès de cette réforme se mesurera moins à l’annonce politique qu’à sa traduction concrète : des recettes effectivement collectées, une concurrence plus équitable et un écosystème numérique qui continue de croître sans se soustraire à ses responsabilités.


Loïc KETCHOUANG,publié le 16 janvier 2026